Code de Noël
Loi numéro I : Partager
Article second
On doit partager sa beauté au risque que
le monde le fasse regretter.
— Tu es seul, ce soir. Et je sais que tu es
célibataire. Maintenant que je te connais, je sais aussi que tu es loin du
démon que tu parais être. Aussi, tu auras la faveur de venir réveillonner avec
moi. Tu n’auras pas à cacher tes yeux, j’aime les sensations fortes. Alors tu
vas m’offrir une veillée inoubliable.
Les longs cils foncés voilent une seconde le regard taciturne
fixant l’inconnue ayant lâché de telles affirmations. Toutes les semaines déjà,
en temps normal, Gaël a droit à une invite de ce genre des femmes recherchant
le grand frisson. Mais quand arrivent les périodes festives, les sollicitations
se multiplient et en deviennent lassantes. L’entreprise, comme chaque veille de
Noël, a convié les employés à un pot avant la fermeture du grand bâtiment
jusqu’à l’année suivante. L’archiviste, travaillant ici à tiers temps, a fait
l’effort de venir y boire un verre. Et voilà que ce décolleté aguichant espère…
non… lui ordonne d’être son bouchon de champagne pour cette nuit. La journée a
été longue, et la patience de l’homme a atteint sa limite. Aussi, tel le
diable, il joue de sa particularité afin de se délecter de la frayeur
s’affichant, aussitôt, sur le faciès peinturluré à l’extrême. Il tire ses épaules
vers l’arrière pour paraître plus grand qu’il ne l’est déjà. Il renforce même cet
effet en arborant une voix provenant droit des Enfers.
— Le problème étant que ton anatomie de femelle arbore
deux embouchures, et que je n’ai qu’un seul liège à offrir. De plus, ton goulot
central n’est pas celui que j’apprécie habituellement obstruer. Il te manque de
surcroît, à l’entrejambe, ce magnifique pendule mâle que mes lèvres aiment
savourer. Bonne fin d’année, tout de même.
Gaël tourne le dos à la secrétaire restée tétanisée.
Il pose son verre, à moitié vide, sur la table. Enfin, estimant avoir déjà
assez donné de sa personne, il sort des locaux. Le froid de l’hiver lui gifle le
visage. Il boutonne jusqu’au cou sa parka, en relève le col, avant de se décider
à commencer sa longue marche à travers les avenues aux trottoirs noirs de monde.
La ville est bruyante et gaie de par l’arrivée des fêtes. Les vitrines rayonnent
de décorations enneigées. Dehors, les flocons, eux, ne sont pas au rendez-vous.
La température est trop fraîche. Le bureaucrate presse son pas. S’il continue à
flâner ainsi, il va arriver en retard. Et il ne tient pas à faire attendre
l’élu de son…
— Oups ! Excusez-moi.
Aux yeux vairons se posant sans sourciller sur elle,
la jeune fille s’en apeure, avant de s’en éblouir. Sa main, tendue vers le beau
Satan bousculé, est restée en suspens. Aux murmures de ses camarades l’attendant
un peu plus loin, elle ose un…
— Bon Noël !
Au regard effrayé, Gaël avait fait un pas pour s’en
éloigner. Il se retourne à la voix joviale. La surprise le laisse muet un court
instant. Enfin…
— Bon Noël.
À son salut courtois, la lycéenne va rejoindre le
groupe d’adolescentes. L’homme reprend sa route, pendant que, dans son dos, des
exclamations de fans explosent.
— Ah ! Le pot !
— Il est trop… Yaaah !
— Je veux le même, en maillot de bain, sous le sapin.
Des éclats de rire cristallins font sourire l’idole du
moment.
— Et sa voix ! Sa voix !
— C’est un ange démoniaque.
Là, c’en devient carrément embarrassant. D’autant plus
que les passants, interloqués par le remue-ménage, le fixent en le croisant et
se retournent, ensuite, pour évaluer l’arrière du devant de cette silhouette
tant briguée. Heureusement l’angle de la rue est proche. L’homme s’y échappe.
— Un ange démoniaque, hein ?
Son sourire s’est effacé à ce qualificatif. Pourtant
il a l’habitude d’être traité comme tel, depuis sa naissance. Mais cela lui
fait toujours aussi mal. Oh, avec le temps, il a appris à dissimuler sa douleur
face à ces jugements actifs. Et sa particularité, il a su en abuser à bon escient.
Mais elle lui a gâché la vie. Du moins jusqu’au moment où il a emménagé à la
pension. À son arrivée là-bas, il n’y a eu aucune animosité, aucun détournement
de regard, aucune remarque désobligeante des hommes y habitant. Ils mangent
tous à la même table, causent de leurs aléas de la journée et rient de bon cœur
ensemble. À ce jour, Gaël a également trouvé un adversaire redoutable dans la
conquête de l’homme de ses rêves.
— Ah, Julian !
L’amoureux soupire. Cela fait des mois qu’il s’est mis
en quête, mais rien n’a encore abouti. Le top-modèle ne le repousse aucunement
et lui laisse entrevoir, de temps à autre, un certain penchant pour lui. L’inconvénient
est que le métis agit pareillement auprès de son ennemi juré.
— Stéphane… Espèce de play-boy !
Un macho. Voilà ce qu’est son rival qui…
— Merde !
Gaël accélère son pas. S’il continue à tergiverser, le photographe va
arriver avant lui auprès de leur élu. Et, dans ce combat, aucun privilège n’est
à souscrire.
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