jeudi 17 décembre 2015

Références manga



Japon, 1975

Exclus


— Pauvre petit. Il n’a vraiment aucun membre familial subsistant ?
— C’est un orphelin de plus.
Pourquoi l’a-t-on affublé de la sorte ? Ce col dur, resserré d’une cravate, l’empêche de respirer. Hiromasa est prêt à étouffer. Et ces deux adultes, qui sont-ils ? Il ne les a jamais vus auparavant. Et qu’est cette cérémonie ? D’ailleurs, où sont passés…
— On y va.
Sans qu’il n’ait le temps de réagir, sa main est saisie fermement. On le retourne, le fait sortir du bâtiment. Le garçon doit accélérer son pas pour éviter à son épaule de se disloquer, face à la force de l’inconnue. Pour y aller, ils y vont, mais…
— Où ?
— Là où tu vas loger quelque temps.
Comment ça ? Il ne peut pas rester avec ses parents, aujourd’hui ? Et pour quelle obscure raison, hum ?
— Pou’quoi ?
La femme, l’entraînant, stoppe ses grandes enjambées et lui fait front. Les yeux, à la fois ovales et globuleux, le fixent avec une telle intensité que Hiromasa en a soudain peur. Quand le visage austère se penche au plus près du sien, sa frayeur s’intensifie.
— As-tu compris où sont ton père et ta mère ?
La voix sèche est devenue douce, presque réconfortante. Le garçonnet ose, alors, dévier son regard sur la bâtisse à la longue cheminée fumante.
— Le mo’ieur, i a dit qu’i étaient dans les boîtes, pa’ que i allaient là. É la mai’on à nous, mai’nant ?
À la question, l’employée a un pincement au cœur. Ce n’est pourtant pas la première et pas la dernière fois qu’elle est chargée de ce genre d’affaire. Cependant ce petit être a elle ne sait quoi de différent. Malgré son jeune âge, il lui semble préférable de ne pas lui mentir.
— Eux, ils ont fini leur vie. Tu comprends ?
Bien sûr ! L’homme à l’habit noir a été très clair là-dessus. Ses parents, devenus morts, vont aller rejoindre ce qui est appelé le ten’. Le paradis serait un lieu, par là-bas, du côté de l’au-delà. Bon, il est vrai que Hiromasa ne sait pas trop où est exactement situé cet au-delà. Mais, assurément, il a compris que sa famille, ayant changé de statut social, va déménager.
— Mm.
Le jeune minois confirme même son entendement d’un hochement de menton.
— Ceci n’est pas ta maison. C’est une sorte de station où…
La quinquagénaire soupire. Après tout, ce n’est pas, non plus, son rôle de tout expliquer. Elle décide donc que l’enfant comprendra de lui-même, plus tard.
— En tout cas, tu dois continuer ta vie, sans eux.
Sans eux ?! Qu’est-ce que cette lubie ? Qui a exigé cette séparation déraisonnée ?
— Toutefois tu auras peut-être d’autres parents, un jour.
La poigne resserre, de nouveau, sa paume et le tire d’office vers une voiture.
— Allez ! Dépêche-toi. L’orphelinat attend ta venue.
Orphelinat ? Est-ce la nouvelle demeure où son papa et sa maman ne peuvent venir avec lui ? Une demeure où il sera seul dorénavant. Ah non ! La dame aux longs ongles lui a dit qu’il aura d’autres parents là-bas. Mais de quels autres parents s’agit-il ? On peut en avoir plusieurs ? Franchement, le garçon préférerait accompagner ceux qu’il a toujours connus, à cet arrêt de station appelé crématorium. Hiromasa s’en fiche qu’ils soient des morts, tant qu’il peut continuer à être avec eux. Mais, apparemment, le monde autour de lui ne tient à considérer son opinion sur le sujet. Être si jeune, de nos jours, n’est pas facile. Personne ne respecte votre bon vouloir. On choisit toujours tout à votre place. Et lui, du haut de ses cinq ans ? Eh bien, il a juste à se taire et subir. Puisque c’est comme ça, quand il sera grand, il construira une maison où les enfants, impunément séparés des leurs, pourront donner leur avis. En attendant, Hiromasa s’assoit sagement sur le siège arrière et ne daigne plus un regard à cette ex-famille dont il a été exclu. On vient de mettre un terme à son existence d’antan. Ainsi est la loi de cette humanité présente. Soit ! De toute façon, son avenir, il l’a décidé. Et, pour l’accomplir, il va accepter ce décrété changement de vie. « Qu’est-ce que le monde est bête ? » Le garçonnet soupire à cette pensée. Fermant les yeux, il prend soin d’effacer les quelques images le reliant encore au passé.


— Moi, le chamouraï de…
— Viens avec maman, Eigo.
La femme a soulevé son fils, le séparant de l’autre garçon jouant dans le bac à sable et restant sans voix à la directive. Ce dernier sent son cœur se serrer. Ce n’est pas la première fois que cela se produit. Beaucoup de parents éloignent leur progéniture à sa présence. L’enfant en referme ses petits poings. Même à l’école, les élèves de sa classe le mettent à part. Ce début de mois, lui s’était fait une joie de quitter les murs de sa résidence pour commencer sa vie dans le monde extérieur et se faire des camarades. À présent, il craint l’arrivée de ces journées où on l’isole à une table. Sa maîtresse lui a bien expliqué qu’il est différent. Mais différent en quoi ? Pourquoi, alors que les autres rentrent chez eux ensemble, il doit revenir auprès des siens, tel un lépreux évitant de prendre le même transport que ces garçons et filles l’ignorant complètement ou l’insultant sans aucun motif ? Akizumi, son aîné de quinze ans, a eu vite fait de remarquer son stratagème. Il l’a d’ailleurs convié dans sa chambre, pour des explications. Ils sont installés, assis sur le grand lit où l’enfant vient se réfugier les nuits d’orages. Tandis que ceux de son frère sont assurément ancrés au sol, ses pieds, eux, pédalent dans le vide. Pour ne rien montrer de sa détresse, le garçon les fixe.
Les yeux du jeune homme observent cette frêle et fragile silhouette ressemblant à celle de leur défunte mère. Contrairement à son cadet, Akizumi arbore la stature carrée et musculeuse de leur père. Ce petit être, n’osant le regarder, est leur trésor à l’un comme à l’autre. Ils l’aiment tant, que quiconque oserait le toucher verrait son nom éradiquer de la population de Tokyo, du Japon, du monde.
— Qui t’embête, Rai ?
— Perchonne.
— Vraiment ? Pourquoi tu rentres toujours une demi-heure en retard de l’école, si tout va bien ?
— Ch’ cours pas achez vite pour prendre le buch.
— Bizarre. Tes copains sont toujours dedans à temps…
— Chont pas mes copains.
La fine voix, hurlant la triste vérité, fait mal à Akizumi. Bien sûr, que son frère ne peut être aimé des autres. Bien sûr que l’école a répondu aux vœux des parents pour que leurs bambins ne puissent être touchés par un descendant de yakuza. Oui, leur père est un chef de clan. Mais en est-ce une raison pour blâmer ses enfants ? Lui-même a subi pareil sort, autrefois. Seulement il était moins à plaindre que Rai. L’un des fils de kobun avait son âge, et ils se sont suivis durant leur scolarité. Ils ont enduré cette mésaventure à deux, se défendant de pair face aux injustices. Ils sont devenus les meilleurs amis du monde depuis. Mais son Rai n’a pas cette chance. Il est seul et va le rester longtemps.
— Eh ben t’ chais ? Quand ch’rai grand, eh ben ch’ ferai une maison énoooorme rien que pour lé enfants abandonnés par lé autres, na ! Et ils auront plein d’amis eux. Ils… Ils… Ils ch’ront pas tout cheuls comme cha… Hein ?
Les yeux sombres, s’élevant vers le jeune homme afin d’en demander son approbation, sont remplis de larmes contenues. La minuscule bouche, s’étant crispée pour retenir les flots prêts à dégorger, lâche soudain un sanglot.
La digue s’ouvrant, le jeune corps se jette contre ce large thorax familier l’entourant, immédiatement, de ses bras protecteurs.
— Ça va aller, Rai. Papa et moi serons toujours là pour toi.

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