jeudi 17 décembre 2015

Références manga



Japon, 1987

Sans-abri


— Là, peut-être ?
Rai inspecte d’un regard suspicieux les alentours avant de s’installer. La bienveillance de son père et son frère lui manquent. Le jeune homme soupire. Il a tout perdu, à leur subite disparition. Après la mort des siens, des vautours se sont acharnés à le mettre sans sou. Le clan a été disloqué. Seul au monde et prématurément indépendant, l’adolescent s’est retrouvé à errer dans les rues, se cachant face aux menaces des alcooliques et autres hommes voulant en découdre ou tout simplement profiter de son svelte corps sous un pont, un coin obscur. N’étant plus un exemplaire social, comme la loi le précise, Sasaki ne peut travailler pour subsister. Il ne peut qu’attendre une bonne fortune, ou être égorgé, ou même mourir de froid. Et, ce soir, il neige. Rai se recroqueville entre les deux poubelles. Il est tellement fatigué de cette vie solitaire et implacable pour les faibles tels que lui.
— Marre…
À ce moment, l’idée lui traverse l’esprit.
— Pourquoi pas ?
Il vient de décider d’arrêter de combattre. Sa vie va ainsi se finir, avant l’arrivée de ses dix-huit ans. Ses habits, non appropriés pour cette période hivernale, sont trempés par les flocons. Ses membres en sont engourdis par la température.
— Si… froid.
Rai ferme les paupières et se laisse, tranquillement, emporter par le sommeil. Un sommeil le faisant glisser lentement vers une lueur apaisante et ch…
— Tu es cinglé d’avoir fait une fugue, en cette saison ! Où avais-tu la tête ?
Par un effort surhumain, le presque moribond réussit à rouvrir ses yeux à la remarque. Ceux, le fixant, sont d’une tristesse émouvante. Un soudain frisson parcourt le corps frigorifié. Le garçon, d’à-peu-près son âge, est d’une pâleur cadavérique à faire peur. Est-ce que…
— Tu es… un fantôme ?
À sa question, un léger sourire apparaît puis disparaît du visage blafard.
— Non. Juste un rescapé. Et toi ?
Lui ? Il n’a, apparemment, pas passé l’arme à gauche. Ma foi, Rai n’aurait pas apprécié hanter les lieux en tant que revenant. Aussi, il est soulagé que cet être, blanc comme neige, soit bien vivant. Quant à ce qu’il symbolise… Lui, il est…
— Une ombre sans lumière, sans maison, sans famille, sans force, sans chaleur.
Des mains tièdes se posent sur les siennes, tentant de les réchauffer. Sasaki, surpris du réflexe, descend ses iris sur les fines phalanges. Il remarque une bande entourant l’un des poignets. « Un rescapé, hum ? »
— Toi aussi, tu tentes de quitter ce monde.
— Plus maintenant.
Le silence perdure. Son interlocuteur le rompt.
— Veux-tu m’aider ?
Aider ? Qui voudrait de son aide ? Lui qui est maudit de par sa naissance. Autant ne pas le cacher, d’ailleurs. Et puis, l’ex-kobun doit reprendre ses funéraires projets, d’il y a quelques minutes. Une fois alerté de sa condition, le beau gosse lui lancera un regard effrayé et s’enfuira, le laissant enfin seul face à sa destinée.
— Je suis fils de yakuza.
— Ah. Je suis, également, fils d’une famille spéciale.
Eh bien, il manquait plus que ça ! Sur quel spécimen le sans-abri est tombé, encore ? Non. Il n’est pas temps de s’intéresser aux autres. Le futur défunt doit mener son idée primaire à sa conclusion. Sa voix enrayée empreint un ton plus persuasif.
— Je suis damné.
— J’étais juste le jouet de mes camarades dans mon collège. Mais je veux évoluer en quelqu’un d’autre. Tel le phénix, je vais renaître de mes cendres.
Rai sourit, furtivement, à son tour. Peut-on vraiment être celui qu’on souhaite rien qu’en le voulant ?
— Belles paroles.
— Je compte m’en servir pour faire un manga. Et je libérerai mon destin grâce à mes livres. C’est pourquoi… Veux-tu en être mon modèle ?
Un modèle ? Lui ? Et voilà. Dès qu’il se décide à ne plus avoir d’avenir en ce monde, on l’idéalise, le divinise. Mais est-ce que ce visage ivoire a bien compris ce qu’un yakuza représente dans ce pays ? Qui voudrait prendre modèle de son corps ?
— Tu vas angoisser, si je dois me déshabiller devant toi.
— Pourquoi ?
Pourquoi ? Quelle est cette question stupide ? C’est parce que…
— Un héritier de gokudô peut commencer à se faire tatouer jeune.
— Bon. Viens. Et montre-moi.
Sans comprendre sa réaction, Sasaki se saisit de la main tendue. Jamais encore, personne n’a osé lui offrir une paume pour l’aider à se relever. Debout et en vie, le jeune homme ancre ses yeux à ceux le détaillant.
— Tu te rends compte de ce que tu fais ?
— Et toi ?
Comprendre ? Non. Pas vraiment. Le sans domicile fixe ne sait même pas pourquoi, à présent, il marche, d’un pas certain, à côté de cette silhouette, bien habillée, sentant le savon et s’inquiétant enfin de savoir…
— Comment t’appelles-tu ?
— Sasaki Rai.
— Enchanté. On m’appelle Yamashita Akio.


— Ben, dis donc !
Akio a emmené son nouveau compagnon dans un appartement composé d’une grande pièce et d’une chambre à part. Des caméras sont installées sur les angles et murs tapissés d’un miroir dans toutes leurs longueurs et largeurs.
— Tu es un pervers ?
— Non. Comme je te l’ai dit, tu vas me servir de référence.
— Une référence manga ?
— Exact. La salle de bains est derrière cette porte. Tu y trouveras tout le nécessaire. Mais tu y seras filmé.
Sasaki s’y rend sans attendre. Sa pudeur, la vie de la rue la lui a fait oublier. Depuis une éternité, le sans-abri ne s’est lavé. Le zombie crasseux, se reflétant sur ces pans de verre, l’a horrifié lorsqu’il s’y est entrevu. Plusieurs demi-heures plus tard, propre et vêtu du seul vêtement trouvé sur les étagères, Rai revient dans la pièce à vivre. Il a l’agréable surprise d’un repas chaud attendant sur l’immense table basse.
— Tu portes bien le kimono. Même si celui-ci est un peu court pour toi. Installe-toi. Je finis les sauces.
Le cuisinier le zyeute tandis qu’il se rend et s’assoit à la desserte. Le reluqué ne peut affirmer si c’est un regard de convoitise ou d’observation. En fait, à cet instant, il n’en a cure. Cela fait des jours que son estomac est vide. L’affamé aurait voulu montrer ses bonnes manières, mais l’odeur appétissante, s’y dégageant, le fait se jeter sur la nourriture. Bien sûr, par la suite, il n’a le temps de se lever, afin d’atteindre les toilettes, et régurgite la majorité des aliments avalés, sur la belle soie l’habillant.
— Pardon.
Une main légère dépose un tissu mouillé sur sa nuque moite et raidie par l’effort du rejet.
— C’est compréhensible.
Son comparse l’aide à retirer le vêtement souillé. Sasaki se retrouve nu, exposant distinctement ses deux dragons incrustés à vie sur son dos et thorax. Des doigts tièdes, aucunement dégoûtés, en dessinent le contour. Les yeux, suivant le cérémonial, semblent envoûtés par les lignes noires, rouges et blanches. C’est Akizumi qui en avait crayonné l’esquisse. Le maître tatoueur s’était insurgé sur l’immense dimension du modèle pour un premier choix. Mais son frère en était resté de marbre. Quant à lui, il avait serré les dents, pris malaise après malaise, les longues heures durant le passage des aiguilles. Puis, une semaine plus tard, face à l’achèvement de l’œuvre, les hommes du clan étaient restés en admiration. Il est vrai que les animaux de légende paraissent presque réels. De par les estompes, les ombrages, ils sont comme vivants. Des créatures propres s’étant entremêlées autour de Rai. Chacun s’agrippant aux écailles de l’autre par leurs griffes, cherchant à…
— Ils sont magnifiques. Ils donnent l’impression de vouloir s’évader de cet enchevêtrement de leurs corps, en s’y aidant mutuellement, mais tout en prenant des directions opposées. La tête de face, de celui dans ton dos, veut juste aller droit devant, tandis que celle, sur ta poitrine, cherche à s’élever au plus haut.
— Ils représentent les différentes manières d’aborder les problèmes de la vie.
Le regard triste se fixe à celui tout aussi ténébreux.
— Un troisième dragon aurait dû évoquer celui qui se laisse étouffer par les autres et baisse la tête de désespoir, alors.
— Nos tatouages symbolisent ce qu’il nous manque et qui nous rendra plus forts, plus sages. Je suis un fils de yakuza dans toute sa fierté, maintenant. Je n’abandonnerai pas si facilement.
— Tu allais pourtant le faire, tout à l’heure.
Oui. Oui, Rai était prêt à saluer jigoku. Les enfers ? Cela faisait six mois qu’il les endurait sur Terre. Six mois durant lesquels il avait perdu beaucoup de combats. Son esprit avait longtemps vacillé sur la ligne entre l’espoir et la désillusion, la vie et la mort, avant de décider…
— J’avais peut-être plus de raisons que toi d’en terminer avec tout ça, non ?
À ces mots, Sasaki montre le bandage dépassant de la manche de son homologue. Celui-ci dévoile la longueur de la gaze s’étendant du poignet jusqu’à presque le coude.
— La déception, l’incertitude, la conversion te font oublier les richesses que pourrait t’apporter l’existence, et que tu espères retrouver dans ton suicide. Mais quoi que l’on pense, il nous est impossible de perdre la seule chose précieuse que la fortune t’ait offerte dès la naissance et pour l’éternité… L’honneur.
— L’honneur ? L’honneur est éphémère si tu ne sais ce que cela représente.
— Tout le monde a de l’honneur. Mais peu en respectent sa valeur, en effet. Cependant, qui peut être certain de savoir exactement quel en est le principe ?
Rai sourit. Cela fait longtemps qu’il n’a eu une conversation si philosophique. En fait, la dernière date de l’avant-veille de la disparition de son père l’ayant apostrophé sur le texte d’un illustre poète japonais. Voulant occulter ce dernier souvenir d’avant le drame, le fils du défunt oya interroge son sauveur sur les clauses du marché.
— Qu’attends-tu de moi ?
— Que tu vives quelque temps ici, en étant filmé à chaque seconde.
— Tu veux pouvoir dessiner les mouvements d’un homme dans son quotidien ?
— Le mieux que je peux. Oui.
— Je vois.
Sasaki fixe plus intensément le futur mangaka.
— Et, en échange, tu me laisserais vivre ici gratuitement ?
— Oui.
— Combien de temps ?
— Le temps qu’il faudra pour créer mon histoire et savoir la dessiner à la perfection.
— Rien n’est jamais parfait.
— Mais l’on peut imaginer que cela l’est.
Akio contemple ce corps maigre. Son camarade a une beauté certaine. Sa peau est restée douce au toucher malgré les aléas de la vie des rues. Ce qui l’a fait frissonner du bas-ventre, quelques instants plus tôt. En outre, le garçon le dépasse de bien dix bons centimètres. Et Yamashita a toujours apprécié les géants.
— À propos, tu mesures combien ?
— La dernière fois que j’ai eu la chance qu’on me prenne mes mensurations, au lycée, on m’avait annoncé du mètre quatre-vingt-huit.
— Tu es grand.
— Tu n’es pas petit non plus pour un Nippon. Et on n’a pas fini de grandir.
— C’est vrai.
— Tu préfères que je me balade nu tout le temps ou je peux…
— Je t’apporterai des habits et de la nourriture, demain.
— Tu comptes m’enfermer dans ce fastueux donjon ?
— Non. Tu es libre d’aller faire un tour. Les caméras s’éteindront quand tu auras tourné deux fois, dans la serrure, la clef se trouvant sur la table.
— Bien.
Rai est prêt à remercier son bienfaiteur comme il se doit, lorsque celui-ci se redresse brusquement. Sans plus de cérémonie, son hôte sort activement de la pièce en lui souhaitant un bonsoir.


— Non. Non !
Yamashita marche d’un pas rapide. Malgré le froid, il sue. Il a mal au ventre. Ses boyaux se tordent de peur. Oh oui, il a eu peur ! Peur de sa réaction face à cette nudité. Sasaki a non seulement un corps à son goût, mais il est plein d’esprit. Sa propre anatomie en a réagi au point que rester près de Rai, une minute de plus, aurait été dangereux. Ses anciens vices ? Akio ne veut pas leur laisser surpasser ses résolutions. C’est pourquoi, les jours suivant, l’ado ne prend contact avec son tentateur que le temps de lui remettre des affaires propres, des courses pour ses besoins quotidiens, et récupérer les enregistrements.
— Ak…
— À après-demain.
L’ex-sans-logis ne comprend pas. Autant, le premier soir, son sauveur a été des plus appréciables, autant, maintenant, il est plus que distant. Le fils d’oya a tenté plusieurs fois de retenir ce fuyard afin de parler de chose et d’autres. Cependant ce dernier a toujours une bonne raison de déguerpir. Alors, là…
— Mange avec moi. Si tu refuses, sache que ton prototype disparaîtra à jamais.
— Quoi ?!
— À toi de choisir.
Les mâchoires serrées et les yeux sombres s’étrécissent dangereusement, à sa menace. N’en tenant compte, Rai, bras croisés, reste des plus stoïques. Et, étonnamment, sa cause est entendue en peu de temps. Les deux compères s’attablent. La conversation de son compagnon étant, de nouveau, réceptive, Sasaki veut en profiter davantage.
— Tu devrais être également présent dans l’expérience.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Un seul modèle ne peut suffire à donner différentes postures à divers héros de manga.
L’écrivain hésite de longues minutes. En fin de compte, il juge cela judicieux. Dès le lendemain, il se met à concéder des journées entières à sa référence primaire.


— Quel monde !
— Beaucoup ont congé, aujourd’hui.
Au fil des semaines, Yamashita et Rai ont soudé des liens d’amitié. À présent, ils sortent souvent pour prendre le métro jusqu’au quartier Marunouchi. Ils y admirent l’architecture, de style renaissance, de la gare de Tokyo. Même si le grandiose bâtiment a dû être reconstruit et a perdu ses dômes, il en reste un fabuleux édifice. Les futurs adultes profitent de la proximité du palais, pour visiter les quelques parcs impériaux ouverts au public. Leurs marches, au milieu de cette nature changeante, les libèrent, les rapprochent de plus en plus. Akio en est arrivé à faire lire son œuvre et quelques planches déjà dessinées à son camarade. Les appréciations de celui-ci l’aident à développer ses dessins, son histoire.
— Tu devrais mettre une scène de sexe, ici.
Assis, l’un à côté de l’autre, à la longue table basse de l’appartement, les deux complices lisaient l’un des passages romantiques quand Rai a lâché ces mots.
— Je ne veux pas faire dans le hentai.
— Pas obligé. Il suffit que tu montres juste la figure de la femme subissant l’assaut de l’homme et celui de ce dernier en train de forcer ou jouir.
— Je n’ai pas de références pour le dessiner.
Yamashita sent ses joues s’échauffer, à son aveu. Pourquoi se sent-il si gêné de son inexpérience ?
— Tu n’as jamais regardé une de tes partenaires quand…
— Je suis homo à cent pour cent. Les femmes ne m’attirent absolument pas. De plus, j’étais celui qui se faisait prendre. Et ce n’était jamais de face, si tu vois ce que je veux dire.
Le futur mangaka a parlé sans reprendre son souffle. Soudain, ses poings se serrent. Vient-il de renseigner, ouvertement, sa condition à un autre garçon ? C’en est fini ! Rai va sûrement être dégoûté de sa présence, s’enfuir et…
— Je vois. J’ai tenté les deux, pour ma part. Et, ma foi, pareil, je préfère les mecs. On n’y peut rien.
L’air s’échappe longuement de ses poumons. Akio n’a jamais autant appréhendé la réaction d’autrui face à ses tendances.
— Mais c’est tout de même embêtant pour ton manga.
La tension, ressentie quelques secondes plus tôt, s’est évanouie tout aussi vite qu’elle est apparue. Yamashita reprend le fil de la discussion d’une voix sereine.
— Mouais. À moins que la femme soit remplacée par un homme, je ne vois pas comment…
— Tu as raison ! C’est ça qu’il faut que tu fasses !
— Quoi ?
— Un yaoi. Même soft. Par les temps qui courent, ça se vend de plus en plus ce genre de bouquins.
— Mais…
—Tu n’es pas vierge, tu pourras exprimer ce que ressent l’uke en développant ses pensées. Quant à celles du seme, je peux te guider.
— Et pour le dessin ? Si tu crois que c’est facile de faire concorder des expressions de visages, dont tu n’as aucune source, avec des évènements.
— Filmons-les, alors.
— Hein ?
— Puisque tu n’es plus puceau, on a qu’à se lancer.
Akio recule ostensiblement à la proposition. Jamais il n’a fait l’amour avec un ami. Et c’est ce qu’est devenu Rai pour lui, au fil de ces mois. De plus, depuis sa tentative de suicide, il n’a eu aucun rapport de ce type avec quiconque. Puis, surtout, il a peur des conséquences risquant d’en découler par la suite.
— Je ne suis pas sûr de…
Une grande main se pose en délicatesse sur sa joue. Rien que la paume peut lui enrober facilement les trois quarts de son visage. Cependant Yamashita ne sent aucun danger de ces doigts brûlants caressant sa peau tiède. La chaleur du toucher lui fait fermer les yeux de bien-être. Au souffle s’y approchant, il tend ses lèvres entrouvertes. Du baiser affectueux ? Il n’en a d’aversion. Mais jamais, encore, on ne l’a embrassé ainsi. Comme jamais, on ne l’a si patiemment préparé à la frénésie du désir. La passion qui en découle à l’union des corps, le projette dans un monde inconnu. Un univers où toute liberté d’expression est de mise. Des halètements, aux cris d’évasion, jusqu’à celui de la délivrance, tous le captivent.
Rai se dégage d’entre les fines cuisses et se jette sur le côté, la respiration courte. Lui qui d’habitude se retire avant l’inévitable, s’est senti affranchi de toute enclave. L’emporté a déchargé sa semence, sans contenu, dans cet antre moite l’aspirant plus en profondeur à chacun de ses à-coups. Sasaki a une bonne excuse pour cette frénétique impunité. Il n’a pu se branler ces mois passés. Se faire filmer nu est une chose. Effectuer ce genre de massages aux yeux et à la vue de… Et pourtant, il n’a eu aucune gêne à prendre son voyeur, son seul camarade qu’il n’ait jamais eu, tout en sachant que cela serait enregistré à jamais sur une bande magnétique. « Merde ! » En outre, le plaisir ressenti en a été plus qu’intense. Rai n’ose plus en bouger. Il a encore faim de ce corps et craint, en croisant sa vue, perdre tout contrôle. Lorsque la frêle paume se pose sur son ventre, lui coupant le souffle, le fils de yakuza rompt promptement ce contact en se relevant. Le regard triste l’interroge silencieusement. Lui y lit une singulière réponse. « Bien entendu. » Sans mot dire, il récupère son jean et sweat avant de fuir, au plus loin, dans la nuit tiède de ce mois d’avril.



— Oh ? Tu es dans la panade ?
Rai relève la tête d’entre ses mains. Il a tellement couru sans faire attention à la direction qu’il est arrivé dans un quartier inconnu. Ne sachant où se rendre, il a emprunté un passage, vierge de monde, entre deux bâtiments et s’y est assis à même le sol, espérant pouvoir remettre ses idées en place. Mais une voix d’homme l’en a empêché. L’individu, un étranger au timbre grave, est vêtu d’un habit de bonne facture. « Et voilà ! Encore un je suis la représentation de la perfection occidentale. Prenez modèle ! »
— Je ne fais rien de mal.
— Je n’ai rien évoqué de tel. Je disais juste que tu avais l’air d’avoir des problèmes.
Pourquoi ce fichu gamin se permet de lui lancer un regard si agressif ? Et pourquoi, lui, s’inquiète de ce jeune freluquet ? Rob n’est pourtant pas du genre à s’apitoyer sur le calvaire des autres. Cependant ce corps assis l’avait troublé dès qu’il avait posé les yeux sur lui. C’est la raison pour laquelle il s’était arrêté à quelques centimètres du Japonais et, après avoir attendu une interminable minute la conclusion de cette inertie, l’avait abordé. Le visage se redressant ? Il l’a trouvé charmant. La voix rauque, découlant de ces belles lèvres mâles, l’a subjugué. Son désir prenant le dessus, l’Américain empoigne brusquement le fin bras afin de relever l’enjôleur, l’emprisonner entre son corps et la façade, et obliger cette bouche à s’offrir à son baiser. À l’effet, une suspecte anatomie en durcit contre son masculin appendice. Le jeunot étant de sa taille, cela ne peut être que…
— Tu es en chaleur, chéri ?
— Je suis plutôt en rut, chéri.
Rob sourit. En outre que ce damoiseau a un joli corps d’uke et du savoir-faire dans l’entrelacement des langues, il connaît la repartie. Ce n’est pas pour déplaire au Texan.
— Allons-y.
À cet ordre, l’inconnu tire Rai derrière lui. Quelques pas plus loin, il lui fait passer une porte. Sasaki se laisse guider sans résistance. Pas qu’il ne sache ce que l’étranger attend de lui, l’homme en a été assez expressif tout à l’heure, mais lui-même est affamé, et ce n’est pas son estomac qui crie famine. Les deux échauffés longent un couloir étroit, avant d’arriver dans un bureau. Les meubles y sont de bonne facture, le reflet de leur propriétaire.
Celui-ci lâche enfin sa prise et, sans un mot, se dirige vers le grand bahut mural. L’homme y tire un livre déclenchant la descente d’un lit.
— Tu es à la recherche d’un emploi ?
— Impossible. Je n’ai pas l’âge et pas de logement propre. Personne ne veut de moi.
Oui. C’est ce qu’a lu Sasaki dans les yeux de son ami, plus tôt. Un ami qui s’était servi de lui juste comme un sex-friend… une référence.
— Je suis possesseur d’un bar d’hôtes, se trouvant juste derrière ces murs. Des jeunes comme toi pourraient y être appréciés par la clientèle. Tu as dix-huit ans ?
— Depuis hier.
— Dans mon pays, tu es considéré comme adulte. Je n’aurai aucun problème moral à t’embaucher. Et tu pourras user de la chambre octroyée comme d’un logis. Qu’en penses-tu ?
Le regard du jeune homme laisse entrevoir un…
— Un problème ?
— Je suis tatoué sur tout le tronc.
— Ah. Yakuza ?
— Fils d’une famille démembrée.
— Bon. Expose-moi le chef-d’œuvre.
Rai obtempère et tourne sur lui-même, lentement.
— Joli ! Tu l’exhiberas afin que nos adhérents puissent estimer si oui ou non ils t’acceptent comme partenaire. Tu pourras choisir ta spécialité, dès que tu auras goûté à tout.
Les yeux bridés noirs ne vacillent à cette nouvelle. Rob en sourit de satisfaction.
— Bien. À présent, voyons ce que tu vaux.
Son nouveau patron le prend et reprend, deux heures durant. L’Américain a un savoir-faire et une endurance hors du commun. D’ailleurs Rai, à quatre pattes sur le matelas, est en train de ressentir les effets d’un va-et-vient des plus enthousiastes quand on frappe à la porte. Son seme, n’arrêtant la séance que quelques secondes au dérangement, crie d’entrer. Un costard cravate se présente à l’invite. Sans se démonter face au spectacle s’offrant à sa vue, l’homme signifie, à l’actif accélérant ses coups de reins, qu’une habituée demande après lui.
— OK… J’y vais.
D’une dernière percussion, l’attendu jouit dans un grognement suggestif. Il se retire aussitôt et se débarrasse de la capote pleine. Puis, se rhabillant afin de rejoindre sa cliente…
— Fais une prise de sang à ce jeune adulte. S’il est sain, ce sera l’un des nôtres.
Enfin, il se tourne vers Rai qui, couché sur le côté, se remet de l’assaut virulent.
— Je te présente God. Il va s’occuper de toi, à partir de maintenant. Suis bien ses indications, cette nuit.
Sur ce, l’homme sort du bureau, laissant le Chinois prendre soin des directives.
— Fais voir ton bras.
Sasaki n’a le temps de s’asseoir et le tendre que son biceps est enserré par un garrot, qu’une froideur vient tiédir sa peau et qu’une aiguille s’enfonce au même endroit, le faisant grimacer.
— Ici, même nos clients doivent passer le test. Nous travaillons sans capote avec les hommes.
— Vous faites aussi les femmes ?
— Oui. Tu connais ?
Les réponses et les questions sont d’une franchise ne déplaisant pas au jeune Japonais.
— J’ai essayé plusieurs fois.
— Ce n’est pas ton truc ?
— Non. Mais, d’après les commentaires féminins, je me débrouille.
— C’est quoi ton prénom ?
— Rai.
— Il est assez court. On va le garder pour ton pseudo. Le mien, c’est God.
— J’avais compris.
L’homme sourit. Durant l’interrogatoire habituel, il a mis en route le processus de dépistage et s’est débarrassé de son pantalon. Il s’approche du lit où son futur juvénile collègue attend. Connaissant son patron, ce dernier devait profiter de ce fion quelque temps déjà avant son arrivée. Et, vu son sourire satisfait à sa sortie, Rai doit être un bon coup.
— Comme tu l’as sûrement compris, aussi, je suis là pour tester tes capacités. Durant trois mois, tu devras te libertiner dans tous les styles avant de choisir ton option. Bien sûr, si tu en es lassé, il te sera possible de prendre une autre spécialisation, ou faire des écarts. C’est à ta volonté. Le SM ne t’est pas autorisé, pour l’instant.
— Et ton domaine à toi, c’est quoi ?
— Tout. Je suis multiservice. Passif ou actif, homo ou hétéro, sado ou maso. Il m’arrive même d’être choisi afin de satisfaire l’animal chéri d’un client. Alors ?
— Quoi ?
— Ce n’est pas une prison, ici. Tu es libre de partir quand tu le veux. Mais, si tu restes, ce ne sera que pour donner du plaisir à qui te paye, et comme il en est souhaité par l’adhérent.
Sasaki le sait bien. Rob a été clair, là-dessus. Il n’y a donc rien à ajouter sur le sujet. Sa décision est prise. Fixant les yeux du Chinois…
— Pourquoi t’appelle-t-on God ?
— À cause de mon entrejambe.
Rai descend son regard. Face à lui, entre les pans entrouverts de la chemise, se trouve un spécimen à la taille hors du commun, plus gros même que celui de Ak…
— Et il n’est encore qu’au repos.
L’homme a souri, à l’insistante observation des jeunes prunelles, et n’a pu s’empêcher de renseigner son futur étudiant sur le diamètre actif de son trésor.
— Sur… Sur quoi tu veux me tester ?
Le Dieu du lit soulève, illico, son membre imposant d’une main. Il le présente face à la bouche de son élève. Intelligemment, ce dernier comprend sa demande et ouvre les lèvres.
— Ce n’est pas en un soir que tu sauras la mettre en condition avec ta langue. Il va falloir t’entraîner, avidement, au moins deux heures par jour, afin que tu puisses écarter assez tes mâchoires pour l’envelopper dans son entier. Entre-temps, je t’exercerai du côté de ton aven, avec des godes de plus en plus imposants, puis de ma main. Quand tu supporteras les fistings sans trop de mal, je t’apprendrai la sodomie par une taille éléphant. Dès que tu te seras fait à cette envergure, on t’autorisera auprès de la clientèle étrangère que Rob a ramenée dans son sillage. C’est une branche d’adhérents très spéciaux, mais où tu pourras te faire de sacrés pourboires en les satisfaisant.

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