Japon, 1987
Sans-abri
— Là,
peut-être ?
Rai inspecte
d’un regard suspicieux les alentours avant de s’installer. La bienveillance de
son père et son frère lui manquent. Le jeune homme soupire. Il a tout perdu, à
leur subite disparition. Après la mort des siens, des vautours se sont acharnés
à le mettre sans sou. Le clan a été disloqué. Seul au monde et prématurément
indépendant, l’adolescent s’est retrouvé à errer dans les rues, se cachant face
aux menaces des alcooliques et autres hommes voulant en découdre ou tout
simplement profiter de son svelte corps sous un pont, un coin obscur. N’étant
plus un exemplaire social, comme la loi le précise, Sasaki ne peut travailler
pour subsister. Il ne peut qu’attendre une bonne fortune, ou être égorgé, ou
même mourir de froid. Et, ce soir, il neige. Rai se recroqueville entre les
deux poubelles. Il est tellement fatigué de cette vie solitaire et implacable pour
les faibles tels que lui.
— Marre…
À ce moment,
l’idée lui traverse l’esprit.
— Pourquoi
pas ?
Il vient de
décider d’arrêter de combattre. Sa vie va ainsi se finir, avant l’arrivée de
ses dix-huit ans. Ses habits, non appropriés pour cette période hivernale, sont
trempés par les flocons. Ses membres en sont engourdis par la température.
— Si… froid.
Rai ferme les
paupières et se laisse, tranquillement, emporter par le sommeil. Un sommeil le
faisant glisser lentement vers une lueur apaisante et ch…
— Tu es
cinglé d’avoir fait une fugue, en cette saison ! Où avais-tu la
tête ?
Par un effort
surhumain, le presque moribond réussit à rouvrir ses yeux à la remarque. Ceux,
le fixant, sont d’une tristesse émouvante. Un soudain frisson parcourt le corps
frigorifié. Le garçon, d’à-peu-près son âge, est d’une pâleur cadavérique à
faire peur. Est-ce que…
— Tu es… un
fantôme ?
À sa
question, un léger sourire apparaît puis disparaît du visage blafard.
— Non. Juste
un rescapé. Et toi ?
Lui ? Il
n’a, apparemment, pas passé l’arme à gauche. Ma foi, Rai n’aurait pas apprécié
hanter les lieux en tant que revenant. Aussi, il est soulagé que cet être,
blanc comme neige, soit bien vivant. Quant à ce qu’il symbolise… Lui, il est…
— Une ombre
sans lumière, sans maison, sans famille, sans force, sans chaleur.
Des mains
tièdes se posent sur les siennes, tentant de les réchauffer. Sasaki, surpris du
réflexe, descend ses iris sur les fines phalanges. Il remarque une bande
entourant l’un des poignets. « Un rescapé, hum ? »
— Toi aussi,
tu tentes de quitter ce monde.
— Plus
maintenant.
Le silence
perdure. Son interlocuteur le rompt.
— Veux-tu
m’aider ?
Aider ?
Qui voudrait de son aide ? Lui qui est maudit de par sa naissance. Autant
ne pas le cacher, d’ailleurs. Et puis, l’ex-kobun doit reprendre ses funéraires
projets, d’il y a quelques minutes. Une fois alerté de sa condition, le beau
gosse lui lancera un regard effrayé et s’enfuira, le laissant enfin seul face à
sa destinée.
— Je suis
fils de yakuza.
— Ah. Je
suis, également, fils d’une famille spéciale.
Eh bien, il
manquait plus que ça ! Sur quel spécimen le sans-abri est tombé,
encore ? Non. Il n’est pas temps de s’intéresser aux autres. Le futur
défunt doit mener son idée primaire à sa conclusion. Sa voix enrayée empreint
un ton plus persuasif.
— Je suis damné.
— J’étais
juste le jouet de mes camarades dans mon collège. Mais je veux évoluer en quelqu’un
d’autre. Tel le phénix, je vais renaître de mes cendres.
Rai sourit,
furtivement, à son tour. Peut-on vraiment être celui qu’on souhaite rien qu’en
le voulant ?
— Belles
paroles.
— Je compte
m’en servir pour faire un manga. Et je libérerai mon destin grâce à mes livres.
C’est pourquoi… Veux-tu en être mon modèle ?
Un
modèle ? Lui ? Et voilà. Dès qu’il se décide à ne plus avoir d’avenir
en ce monde, on l’idéalise, le divinise. Mais est-ce que ce visage ivoire a
bien compris ce qu’un yakuza représente dans ce pays ? Qui voudrait prendre
modèle de son corps ?
— Tu vas angoisser,
si je dois me déshabiller devant toi.
—
Pourquoi ?
Pourquoi ?
Quelle est cette question stupide ? C’est parce que…
— Un héritier
de gokudô peut commencer à se faire tatouer jeune.
— Bon. Viens.
Et montre-moi.
Sans
comprendre sa réaction, Sasaki se saisit de la main tendue. Jamais encore,
personne n’a osé lui offrir une paume pour l’aider à se relever. Debout et en
vie, le jeune homme ancre ses yeux à ceux le détaillant.
— Tu te rends
compte de ce que tu fais ?
— Et
toi ?
Comprendre ?
Non. Pas vraiment. Le sans domicile fixe ne sait même pas pourquoi, à présent,
il marche, d’un pas certain, à côté de cette silhouette, bien habillée, sentant
le savon et s’inquiétant enfin de savoir…
— Comment
t’appelles-tu ?
— Sasaki Rai.
— Enchanté. On
m’appelle Yamashita Akio.
— Ben, dis
donc !
Akio a emmené
son nouveau compagnon dans un appartement composé d’une grande pièce et d’une
chambre à part. Des caméras sont installées sur les angles et murs tapissés
d’un miroir dans toutes leurs longueurs et largeurs.
— Tu es un
pervers ?
— Non. Comme
je te l’ai dit, tu vas me servir de référence.
— Une référence
manga ?
— Exact. La
salle de bains est derrière cette porte. Tu y trouveras tout le nécessaire.
Mais tu y seras filmé.
Sasaki s’y
rend sans attendre. Sa pudeur, la vie de la rue la lui a fait oublier. Depuis
une éternité, le sans-abri ne s’est lavé. Le zombie crasseux, se reflétant sur
ces pans de verre, l’a horrifié lorsqu’il s’y est entrevu. Plusieurs
demi-heures plus tard, propre et vêtu du seul vêtement trouvé sur les étagères,
Rai revient dans la pièce à vivre. Il a l’agréable surprise d’un repas chaud
attendant sur l’immense table basse.
— Tu portes
bien le kimono. Même si celui-ci est un peu court pour toi. Installe-toi. Je
finis les sauces.
Le cuisinier
le zyeute tandis qu’il se rend et s’assoit à la desserte. Le reluqué ne peut
affirmer si c’est un regard de convoitise ou d’observation. En fait, à cet
instant, il n’en a cure. Cela fait des jours que son estomac est vide. L’affamé
aurait voulu montrer ses bonnes manières, mais l’odeur appétissante, s’y
dégageant, le fait se jeter sur la nourriture. Bien sûr, par la suite, il n’a
le temps de se lever, afin d’atteindre les toilettes, et régurgite la majorité
des aliments avalés, sur la belle soie l’habillant.
— Pardon.
Une main
légère dépose un tissu mouillé sur sa nuque moite et raidie par l’effort du
rejet.
— C’est
compréhensible.
Son comparse
l’aide à retirer le vêtement souillé. Sasaki se retrouve nu, exposant
distinctement ses deux dragons incrustés à vie sur son dos et thorax. Des
doigts tièdes, aucunement dégoûtés, en dessinent le contour. Les yeux, suivant
le cérémonial, semblent envoûtés par les lignes noires, rouges et blanches. C’est
Akizumi qui en avait crayonné l’esquisse. Le maître tatoueur s’était insurgé
sur l’immense dimension du modèle pour un premier choix. Mais son frère en était
resté de marbre. Quant à lui, il avait serré les dents, pris malaise après
malaise, les longues heures durant le passage des aiguilles. Puis, une semaine
plus tard, face à l’achèvement de l’œuvre, les hommes du clan étaient restés en
admiration. Il est vrai que les animaux de légende paraissent presque réels. De
par les estompes, les ombrages, ils sont comme vivants. Des créatures propres
s’étant entremêlées autour de Rai. Chacun s’agrippant aux écailles de l’autre
par leurs griffes, cherchant à…
— Ils sont
magnifiques. Ils donnent l’impression de vouloir s’évader de cet enchevêtrement
de leurs corps, en s’y aidant mutuellement, mais tout en prenant des directions
opposées. La tête de face, de celui dans ton dos, veut juste aller droit
devant, tandis que celle, sur ta poitrine, cherche à s’élever au plus haut.
— Ils
représentent les différentes manières d’aborder les problèmes de la vie.
Le regard
triste se fixe à celui tout aussi ténébreux.
— Un
troisième dragon aurait dû évoquer celui qui se laisse étouffer par les autres
et baisse la tête de désespoir, alors.
— Nos
tatouages symbolisent ce qu’il nous manque et qui nous rendra plus forts, plus
sages. Je suis un fils de yakuza dans toute sa fierté, maintenant. Je
n’abandonnerai pas si facilement.
— Tu allais
pourtant le faire, tout à l’heure.
Oui. Oui, Rai
était prêt à saluer jigoku. Les
enfers ? Cela faisait six mois qu’il les endurait sur Terre. Six mois
durant lesquels il avait perdu beaucoup de combats. Son esprit avait longtemps
vacillé sur la ligne entre l’espoir et la désillusion, la vie et la mort, avant
de décider…
— J’avais
peut-être plus de raisons que toi d’en terminer avec tout ça, non ?
À ces mots,
Sasaki montre le bandage dépassant de la manche de son homologue. Celui-ci
dévoile la longueur de la gaze s’étendant du poignet jusqu’à presque le coude.
— La
déception, l’incertitude, la conversion te font oublier les richesses que
pourrait t’apporter l’existence, et que tu espères retrouver dans ton suicide.
Mais quoi que l’on pense, il nous est impossible de perdre la seule chose
précieuse que la fortune t’ait offerte dès la naissance et pour l’éternité… L’honneur.
—
L’honneur ? L’honneur est éphémère si tu ne sais ce que cela représente.
— Tout le
monde a de l’honneur. Mais peu en respectent sa valeur, en effet. Cependant,
qui peut être certain de savoir exactement quel en est le principe ?
Rai sourit.
Cela fait longtemps qu’il n’a eu une conversation si philosophique. En fait, la
dernière date de l’avant-veille de la disparition de son père l’ayant
apostrophé sur le texte d’un illustre poète japonais. Voulant occulter ce
dernier souvenir d’avant le drame, le fils du défunt oya interroge son sauveur
sur les clauses du marché.
— Qu’attends-tu
de moi ?
— Que tu
vives quelque temps ici, en étant filmé à chaque seconde.
— Tu veux
pouvoir dessiner les mouvements d’un homme dans son quotidien ?
— Le mieux
que je peux. Oui.
— Je vois.
Sasaki fixe
plus intensément le futur mangaka.
— Et, en
échange, tu me laisserais vivre ici gratuitement ?
— Oui.
— Combien de
temps ?
— Le temps
qu’il faudra pour créer mon histoire et savoir la dessiner à la perfection.
— Rien n’est
jamais parfait.
— Mais l’on
peut imaginer que cela l’est.
Akio
contemple ce corps maigre. Son camarade a une beauté certaine. Sa peau est restée
douce au toucher malgré les aléas de la vie des rues. Ce qui l’a fait
frissonner du bas-ventre, quelques instants plus tôt. En outre, le garçon le
dépasse de bien dix bons centimètres. Et Yamashita a toujours apprécié les
géants.
— À propos, tu
mesures combien ?
— La dernière
fois que j’ai eu la chance qu’on me prenne mes mensurations, au lycée, on m’avait
annoncé du mètre quatre-vingt-huit.
— Tu es
grand.
— Tu n’es pas
petit non plus pour un Nippon. Et on n’a pas fini de grandir.
— C’est vrai.
— Tu préfères
que je me balade nu tout le temps ou je peux…
— Je t’apporterai
des habits et de la nourriture, demain.
— Tu comptes
m’enfermer dans ce fastueux donjon ?
— Non. Tu es
libre d’aller faire un tour. Les caméras s’éteindront quand tu auras tourné
deux fois, dans la serrure, la clef se trouvant sur la table.
— Bien.
Rai est prêt
à remercier son bienfaiteur comme il se doit, lorsque celui-ci se redresse
brusquement. Sans plus de cérémonie, son hôte sort activement de la pièce en
lui souhaitant un bonsoir.
— Non.
Non !
Yamashita
marche d’un pas rapide. Malgré le froid, il sue. Il a mal au ventre. Ses boyaux
se tordent de peur. Oh oui, il a eu peur ! Peur de sa réaction face à
cette nudité. Sasaki a non seulement un corps à son goût, mais il est plein d’esprit.
Sa propre anatomie en a réagi au point que rester près de Rai, une minute de
plus, aurait été dangereux. Ses anciens vices ? Akio ne veut pas leur
laisser surpasser ses résolutions. C’est pourquoi, les jours suivant, l’ado ne
prend contact avec son tentateur que le temps de lui remettre des affaires propres,
des courses pour ses besoins quotidiens, et récupérer les enregistrements.
— Ak…
— À
après-demain.
L’ex-sans-logis
ne comprend pas. Autant, le premier soir, son sauveur a été des plus appréciables,
autant, maintenant, il est plus que distant. Le fils d’oya a tenté plusieurs
fois de retenir ce fuyard afin de parler de chose et d’autres. Cependant ce
dernier a toujours une bonne raison de déguerpir. Alors, là…
— Mange avec
moi. Si tu refuses, sache que ton prototype disparaîtra à jamais.
—
Quoi ?!
— À toi de
choisir.
Les mâchoires
serrées et les yeux sombres s’étrécissent dangereusement, à sa menace. N’en
tenant compte, Rai, bras croisés, reste des plus stoïques. Et, étonnamment, sa
cause est entendue en peu de temps. Les deux compères s’attablent. La
conversation de son compagnon étant, de nouveau, réceptive, Sasaki veut en
profiter davantage.
— Tu devrais
être également présent dans l’expérience.
— Qu’est-ce
que tu veux dire ?
— Un seul
modèle ne peut suffire à donner différentes postures à divers héros de manga.
L’écrivain
hésite de longues minutes. En fin de compte, il juge cela judicieux. Dès le
lendemain, il se met à concéder des journées entières à sa référence primaire.
— Quel monde !
— Beaucoup
ont congé, aujourd’hui.
Au fil des
semaines, Yamashita et Rai ont soudé des liens d’amitié. À présent, ils sortent
souvent pour prendre le métro jusqu’au quartier Marunouchi. Ils y admirent
l’architecture, de style renaissance, de la gare de Tokyo. Même si le grandiose
bâtiment a dû être reconstruit et a perdu ses dômes, il en reste un fabuleux édifice.
Les futurs adultes profitent de la proximité du palais, pour visiter les quelques
parcs impériaux ouverts au public. Leurs marches, au milieu de cette nature changeante,
les libèrent, les rapprochent de plus en plus. Akio en est arrivé à faire lire
son œuvre et quelques planches déjà dessinées à son camarade. Les appréciations
de celui-ci l’aident à développer ses dessins, son histoire.
— Tu devrais
mettre une scène de sexe, ici.
Assis, l’un à
côté de l’autre, à la longue table basse de l’appartement, les deux complices lisaient
l’un des passages romantiques quand Rai a lâché ces mots.
— Je ne veux
pas faire dans le hentai.
— Pas obligé.
Il suffit que tu montres juste la figure de la femme subissant l’assaut de
l’homme et celui de ce dernier en train de forcer ou jouir.
— Je n’ai pas
de références pour le dessiner.
Yamashita sent
ses joues s’échauffer, à son aveu. Pourquoi se sent-il si gêné de son
inexpérience ?
— Tu n’as
jamais regardé une de tes partenaires quand…
— Je suis
homo à cent pour cent. Les femmes ne m’attirent absolument pas. De plus, j’étais
celui qui se faisait prendre. Et ce n’était jamais de face, si tu vois ce que
je veux dire.
Le futur
mangaka a parlé sans reprendre son souffle. Soudain, ses poings se serrent.
Vient-il de renseigner, ouvertement, sa condition à un autre garçon ? C’en
est fini ! Rai va sûrement être dégoûté de sa présence, s’enfuir et…
— Je vois.
J’ai tenté les deux, pour ma part. Et, ma foi, pareil, je préfère les mecs. On
n’y peut rien.
L’air
s’échappe longuement de ses poumons. Akio n’a jamais autant appréhendé la
réaction d’autrui face à ses tendances.
— Mais c’est
tout de même embêtant pour ton manga.
La tension,
ressentie quelques secondes plus tôt, s’est évanouie tout aussi vite qu’elle est
apparue. Yamashita reprend le fil de la discussion d’une voix sereine.
— Mouais. À
moins que la femme soit remplacée par un homme, je ne vois pas comment…
— Tu as raison !
C’est ça qu’il faut que tu fasses !
— Quoi ?
— Un yaoi. Même
soft. Par les temps qui courent, ça se vend de plus en plus ce genre de
bouquins.
— Mais…
—Tu n’es pas
vierge, tu pourras exprimer ce que ressent l’uke en développant ses pensées.
Quant à celles du seme, je peux te guider.
— Et pour le
dessin ? Si tu crois que c’est facile de faire concorder des expressions
de visages, dont tu n’as aucune source, avec des évènements.
—
Filmons-les, alors.
— Hein ?
— Puisque tu n’es
plus puceau, on a qu’à se lancer.
Akio recule
ostensiblement à la proposition. Jamais il n’a fait l’amour avec un ami. Et
c’est ce qu’est devenu Rai pour lui, au fil de ces mois. De plus, depuis sa
tentative de suicide, il n’a eu aucun rapport de ce type avec quiconque. Puis,
surtout, il a peur des conséquences risquant d’en découler par la suite.
— Je ne suis
pas sûr de…
Une grande
main se pose en délicatesse sur sa joue. Rien que la paume peut lui enrober
facilement les trois quarts de son visage. Cependant Yamashita ne sent aucun
danger de ces doigts brûlants caressant sa peau tiède. La chaleur du toucher
lui fait fermer les yeux de bien-être. Au souffle s’y approchant, il tend ses
lèvres entrouvertes. Du baiser affectueux ? Il n’en a d’aversion. Mais
jamais, encore, on ne l’a embrassé ainsi. Comme jamais, on ne l’a si patiemment
préparé à la frénésie du désir. La passion qui en découle à l’union des corps,
le projette dans un monde inconnu. Un univers où toute liberté d’expression est
de mise. Des halètements, aux cris d’évasion, jusqu’à celui de la délivrance,
tous le captivent.
Rai se dégage
d’entre les fines cuisses et se jette sur le côté, la respiration courte. Lui
qui d’habitude se retire avant l’inévitable, s’est senti affranchi de toute
enclave. L’emporté a déchargé sa semence, sans contenu, dans cet antre moite
l’aspirant plus en profondeur à chacun de ses à-coups. Sasaki a une bonne
excuse pour cette frénétique impunité. Il n’a pu se branler ces mois passés. Se
faire filmer nu est une chose. Effectuer ce genre de massages aux yeux et à la
vue de… Et pourtant, il n’a eu aucune gêne à prendre son voyeur, son seul
camarade qu’il n’ait jamais eu, tout en sachant que cela serait enregistré à
jamais sur une bande magnétique. « Merde ! » En outre, le
plaisir ressenti en a été plus qu’intense. Rai n’ose plus en bouger. Il a
encore faim de ce corps et craint, en croisant sa vue, perdre tout contrôle. Lorsque
la frêle paume se pose sur son ventre, lui coupant le souffle, le fils de
yakuza rompt promptement ce contact en se relevant. Le regard triste
l’interroge silencieusement. Lui y lit une singulière réponse. « Bien entendu. »
Sans mot dire, il récupère son jean et sweat avant de fuir, au plus loin, dans
la nuit tiède de ce mois d’avril.
— Oh ?
Tu es dans la panade ?
Rai relève la
tête d’entre ses mains. Il a tellement couru sans faire attention à la
direction qu’il est arrivé dans un quartier inconnu. Ne sachant où se rendre,
il a emprunté un passage, vierge de monde, entre deux bâtiments et s’y est
assis à même le sol, espérant pouvoir remettre ses idées en place. Mais une
voix d’homme l’en a empêché. L’individu, un étranger au timbre grave, est vêtu
d’un habit de bonne facture. « Et voilà ! Encore un je suis la représentation de la perfection
occidentale. Prenez modèle ! »
— Je ne fais
rien de mal.
— Je n’ai
rien évoqué de tel. Je disais juste que tu avais l’air d’avoir des problèmes.
Pourquoi ce
fichu gamin se permet de lui lancer un regard si agressif ? Et pourquoi,
lui, s’inquiète de ce jeune freluquet ? Rob n’est pourtant pas du genre à
s’apitoyer sur le calvaire des autres. Cependant ce corps assis l’avait troublé
dès qu’il avait posé les yeux sur lui. C’est la raison pour laquelle il s’était
arrêté à quelques centimètres du Japonais et, après avoir attendu une interminable
minute la conclusion de cette inertie, l’avait abordé. Le visage se
redressant ? Il l’a trouvé charmant. La voix rauque, découlant de ces
belles lèvres mâles, l’a subjugué. Son désir prenant le dessus, l’Américain
empoigne brusquement le fin bras afin de relever l’enjôleur, l’emprisonner
entre son corps et la façade, et obliger cette bouche à s’offrir à son baiser. À
l’effet, une suspecte anatomie en durcit contre son masculin appendice. Le
jeunot étant de sa taille, cela ne peut être que…
— Tu es en chaleur,
chéri ?
— Je suis
plutôt en rut, chéri.
Rob sourit. En
outre que ce damoiseau a un joli corps d’uke et du savoir-faire dans
l’entrelacement des langues, il connaît la repartie. Ce n’est pas pour déplaire
au Texan.
— Allons-y.
À cet ordre, l’inconnu
tire Rai derrière lui. Quelques pas plus loin, il lui fait passer une porte.
Sasaki se laisse guider sans résistance. Pas qu’il ne sache ce que l’étranger
attend de lui, l’homme en a été assez expressif tout à l’heure, mais lui-même
est affamé, et ce n’est pas son estomac qui crie famine. Les deux échauffés
longent un couloir étroit, avant d’arriver dans un bureau. Les meubles y sont
de bonne facture, le reflet de leur propriétaire.
Celui-ci
lâche enfin sa prise et, sans un mot, se dirige vers le grand bahut mural. L’homme
y tire un livre déclenchant la descente d’un lit.
— Tu es à la
recherche d’un emploi ?
— Impossible.
Je n’ai pas l’âge et pas de logement propre. Personne ne veut de moi.
Oui. C’est ce
qu’a lu Sasaki dans les yeux de son ami, plus tôt. Un ami qui s’était servi de
lui juste comme un sex-friend… une référence.
— Je suis
possesseur d’un bar d’hôtes, se trouvant juste derrière ces murs. Des jeunes
comme toi pourraient y être appréciés par la clientèle. Tu as dix-huit
ans ?
— Depuis
hier.
— Dans mon
pays, tu es considéré comme adulte. Je n’aurai aucun problème moral à
t’embaucher. Et tu pourras user de la chambre octroyée comme d’un logis. Qu’en
penses-tu ?
Le regard du
jeune homme laisse entrevoir un…
— Un
problème ?
— Je suis
tatoué sur tout le tronc.
— Ah. Yakuza ?
— Fils d’une
famille démembrée.
— Bon.
Expose-moi le chef-d’œuvre.
Rai obtempère
et tourne sur lui-même, lentement.
— Joli !
Tu l’exhiberas afin que nos adhérents puissent estimer si oui ou non ils
t’acceptent comme partenaire. Tu pourras choisir ta spécialité, dès que tu
auras goûté à tout.
Les yeux bridés
noirs ne vacillent à cette nouvelle. Rob en sourit de satisfaction.
— Bien. À
présent, voyons ce que tu vaux.
Son nouveau
patron le prend et reprend, deux heures durant. L’Américain a un savoir-faire
et une endurance hors du commun. D’ailleurs Rai, à quatre pattes sur le
matelas, est en train de ressentir les effets d’un va-et-vient des plus enthousiastes
quand on frappe à la porte. Son seme, n’arrêtant la séance que quelques secondes
au dérangement, crie d’entrer. Un costard cravate se présente à l’invite. Sans
se démonter face au spectacle s’offrant à sa vue, l’homme signifie, à l’actif
accélérant ses coups de reins, qu’une habituée demande après lui.
— OK… J’y
vais.
D’une dernière
percussion, l’attendu jouit dans un grognement suggestif. Il se retire aussitôt
et se débarrasse de la capote pleine. Puis, se rhabillant afin de rejoindre sa
cliente…
— Fais une
prise de sang à ce jeune adulte. S’il est sain, ce sera l’un des nôtres.
Enfin, il se
tourne vers Rai qui, couché sur le côté, se remet de l’assaut virulent.
— Je te
présente God. Il va s’occuper de toi, à partir de maintenant. Suis bien ses
indications, cette nuit.
Sur ce,
l’homme sort du bureau, laissant le Chinois prendre soin des directives.
— Fais voir
ton bras.
Sasaki n’a le
temps de s’asseoir et le tendre que son biceps est enserré par un garrot, qu’une
froideur vient tiédir sa peau et qu’une aiguille s’enfonce au même endroit, le
faisant grimacer.
— Ici, même
nos clients doivent passer le test. Nous travaillons sans capote avec les hommes.
— Vous faites
aussi les femmes ?
— Oui. Tu
connais ?
Les réponses
et les questions sont d’une franchise ne déplaisant pas au jeune Japonais.
— J’ai essayé
plusieurs fois.
— Ce n’est pas
ton truc ?
— Non. Mais,
d’après les commentaires féminins, je me débrouille.
— C’est quoi
ton prénom ?
— Rai.
— Il est
assez court. On va le garder pour ton pseudo. Le mien, c’est God.
— J’avais
compris.
L’homme
sourit. Durant l’interrogatoire habituel, il a mis en route le processus de
dépistage et s’est débarrassé de son pantalon. Il s’approche du lit où son
futur juvénile collègue attend. Connaissant son patron, ce dernier devait
profiter de ce fion quelque temps déjà avant son arrivée. Et, vu son sourire
satisfait à sa sortie, Rai doit être un bon coup.
— Comme tu
l’as sûrement compris, aussi, je suis là pour tester tes capacités. Durant
trois mois, tu devras te libertiner
dans tous les styles avant de choisir ton option. Bien sûr, si tu en es lassé,
il te sera possible de prendre une autre spécialisation, ou faire des écarts.
C’est à ta volonté. Le SM ne t’est pas autorisé, pour l’instant.
— Et ton
domaine à toi, c’est quoi ?
— Tout. Je
suis multiservice. Passif ou actif, homo ou hétéro, sado ou maso. Il m’arrive
même d’être choisi afin de satisfaire l’animal chéri d’un client. Alors ?
— Quoi ?
— Ce n’est
pas une prison, ici. Tu es libre de partir quand tu le veux. Mais, si tu
restes, ce ne sera que pour donner du plaisir à qui te paye, et comme il en est
souhaité par l’adhérent.
Sasaki le
sait bien. Rob a été clair, là-dessus. Il n’y a donc rien à ajouter sur le
sujet. Sa décision est prise. Fixant les yeux du Chinois…
— Pourquoi
t’appelle-t-on God ?
— À cause de
mon entrejambe.
Rai descend
son regard. Face à lui, entre les pans entrouverts de la chemise, se trouve un
spécimen à la taille hors du commun, plus gros même que celui de Ak…
— Et il n’est
encore qu’au repos.
L’homme a
souri, à l’insistante observation des jeunes prunelles, et n’a pu s’empêcher de
renseigner son futur étudiant sur le diamètre actif de son trésor.
— Sur… Sur
quoi tu veux me tester ?
Le Dieu du lit soulève, illico, son membre
imposant d’une main. Il le présente face à la bouche de son élève. Intelligemment,
ce dernier comprend sa demande et ouvre les lèvres.
— Ce n’est
pas en un soir que tu sauras la mettre en condition avec ta langue. Il va
falloir t’entraîner, avidement, au moins deux heures par jour, afin que tu
puisses écarter assez tes mâchoires pour l’envelopper dans son entier. Entre-temps,
je t’exercerai du côté de ton aven, avec des godes de plus en plus imposants,
puis de ma main. Quand tu supporteras les fistings sans trop de mal, je
t’apprendrai la sodomie par une taille éléphant. Dès que tu te seras fait à
cette envergure, on t’autorisera auprès de la clientèle étrangère que Rob a ramenée
dans son sillage. C’est une branche d’adhérents très spéciaux, mais où tu
pourras te faire de sacrés pourboires en les satisfaisant.
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