jeudi 17 décembre 2015

Références manga



France, 1988

Perdu


— C’est si triste. Toutes mes condoléances.
La main lâche immédiatement la sienne avant que celle-ci soit saisie par une autre, et que des commentaires tout aussi superflus jaillissent d’un nouveau faciès austère.
— Courage, mon garçon.
Patrick en a marre de ce défilé de têtes inconnues. Qui sont ces gens ? Jamais il ne les a rencontrés ces dix-huit dernières années de sa vie. Ces dix-huit années passées avec sa seule famille sur terre.
— Est-ce que ça va ? C’est malheureux ce qui est arrivé à vos pauvres parents. J’espère qu’ils n’ont pas souffert ?
Là, c’est le pompon.
— Qu’est-c’ que j’en sais ? J’étais pas avec eux lors de l’accident, et encore moins au moment où la voiture a pris feu. Les flammes m’ont pas cramé au point d’ devenir momie, comme eux, moi. C’est tout c’ que vous vouliez savoir, ou désirez-vous connaître plus d’ détails croustillants ?
L’étranger pâlit. D’un coup, le bras de Fine est emprisonné. On l’entraîne loin de ce cirque, au milieu des allées de tombes. Quand enfin la foule ne ressemble plus qu’à une masse noire, Marquis stoppe leur marche rapide. Ici, Patrick explose de colère.
— Mais qu’est-c’ qu’ils croient faire ? J’suis là pour mettre mes parents dans un trou, et, eux viennent prendre des renseign’ments pour étoffer leurs futurs commérages ? C’ sont qui ces pervers du malheur ? Et pourquoi c’est moi qu’ t’as fait dégager d’ là-bas ? J’ai plus d’ droits qu’eux d’y être.
Son meilleur ami ne cille à ses blâmes. La figure métissée reste fermée à sa rage. Patrick s’en calme au point de réaliser, soudain, que dix-huit ans de bonheur et de sécurité viennent de finir. Tout a cessé dès que les corps calcinés ont été identifiés comme étant ses parents. Aujourd’hui, il est seul. Seul et perdu. Aux yeux de la loi française, il est majeur. Aux yeux de la société, il doit pouvoir survivre sans aide aucune. Il est vrai qu’il hérite d’une certaine fortune, mais il n’a nulle expérience du monde des adultes. Le jeune désœuvré, devant passer son bac dans un mois, vient d’être projeté dans cet univers impitoyable auquel il doit faire front. Pourtant, à cette seconde, le futur bachelier souhaiterait seulement pouvoir se tapir dans un coin, un angle le protégeant de cette accablante réalité.
— J’peux pas… Maximilien. J’pourrai pas m’en sortir.
— Tu le feras.
— Comment ? Comment ? Dis-moi comment ?
La peur a envahi tout son être. C’est la première fois que Fine ressent de la frayeur.
— Allez ! Relève la tête. Et dis-toi bien que tu n’es pas seul. Tu peux croire en mon amitié, Pat.
Marquis s’est avancé à quelques centimètres de son ami, tremblant de désespoir. Celui-ci, il ne l’a vu, ces jours derniers, verser une larme sur les disparus. Pourtant il était là quand son propre père, l’associé des Fine, est venu l’avertir de leurs décès. Il était là, lorsque son ami est allé voir leurs dépouilles noir charbon. Il était à ses côtés pour choisir le lieu de leur sépulture, leurs lits de défunts, leur cérémonie d’adieux. Il s’est tenu auprès de lui durant cette dernière, mais, pas une fois, il n’a vu son presque frère montrer de la tristesse. Rien. Et c’est pour cela qu’il enserre cet être perdu, maintenant, aussi fortement que possible, tandis que des flots salés se déversent sur son épaule et qu’un cri de douleur s’étouffe dans le tissu de son costard.
Le père de Marquis lorgne les deux silhouettes au loin. Il a attendu, comme son fils, que Patrick comprenne tout ce qu’il vient de perdre. Et il en respire, pour ainsi dire, mieux de voir ces corps enlacés.
— Vous savez ? Il serait bon qu’on ne lui laisse pas l’argent de ses parents, sans une tutelle.
L’homme détourne son regard sur celui ayant lâché ces mots. Les mâchoires serrées, il contient son envie d’insulter ce parasite cherchant une opportunité pour se saisir du pécule légué. La petite paume de sa femme, enserrant la sienne, finit par lui rendre son calme légendaire.
— N’ayez crainte. Les Fine nous avaient désignés, mon épouse et moi, pour gérer cela, dans ces circonstances.
— Vraiment ?!… Mais si vous avez besoin…
— Fine et moi n’avons jamais vu l’utilité de vos services, en montant et développant nos entreprises. Avec Patrick, nous continuerons comme il a toujours été fait. Merci de votre venue.
Un froid s’abat sur l’assemblée, composée d’hommes et femmes tous aussi hypocrites les uns que les autres. Les vautours se dispersent, dans la seconde. La file des condoléances financières s’est volatilisée.
— Rapaces.
— Pat a été bien élevé. Il s’en sortira, avec notre soutien.
Marquis sourit à sa belle, ayant prédit cet avenir heureux de son accent japonais.
— Tu as raison.
Le couple attend, là, les deux amis revenant plus sereins. Puis, ils assistent, en petit comité respectueux, à la fin de la mise en terre des êtres aimés.

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